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vendredi 21 septembre 2018

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Auberge Place d'Armes

Colloque 1918-1919 : Défis et enjeux de l'après-guerre au Québec

memoires vives

L’Abbaye Royale de MEOBECQ

 

par Jean-Jacques Blayac
Régionale Berry-Québec (Association France-Québec)

 

Abbaye
L'église de Méobecq
Crédit : Jean-Jacques Blayac

 

Abbaye 2
Façade du prieuré de Méobecq
Crédit : Jean-Jacques Blayac

 

Abbaye 3

Le cellier; dans ce bâtiment une salle aurait pu être consacrée aux relations qui durèrent près d'un siècle et demi entre l'abbaye et l'Église du Québec
Crédit : Jean-Jacques Blayac

 

Abbaye 4

Plan de l'abbaye (probablement au XVe siècle)
Crédit : Jean-Jacques Blayac

 

Abbaye 5

Cet ensemble de bâtiments des XIVe et XVe siècles abritait les offices claustraux. Il constituait un rempart avec, au pied, les douves aujourd'hui comblées
Crédit : Jean-Jacques Blayac

Le monastère mérovingien de Méobecq est fondé selon la légende par Saint-Cyran, fils de Sigelaïc qui fut comte de Bourges, puis évêque de Tours. Saint-Cyran est élevé à la cour de Bourgogne sous Clotaire II, roi d'Austrasie. Sous le règne de Dagobert (628-658), il choisit de se retirer du monde et de fonder sa communauté en Brenne, sur les terres de Méobecq. Il s'entoure de quelques religieux, tous animés d'une foi sans faille et d'un solide esprit d'aventure. Ce sont des moines défricheurs qui, tout en poursuivant leur quête religieuse, travaillent dur. Ils construisent un premier monastère constitué sans doute de cabanes rustiques en bois, un matériau abondant, trouvé sur place et couramment utilisé alors. Cette fondation monacale isolée s’inscrit tout à fait dans son époque et reprend l’esprit qui a animé Saint-Benoît de Nurcie (480-547), fondateur de l’ordre bénédictin, règle qu’observent les moines de l’abbaye de Méobecq. Rien ne permet de l'affirmer, mais on peut croire à l'existence d'une église primitive. Sans doute un modeste édifice, peut-être déjà en pierres et à l’emplacement duquel sera construite la future église romane.

Selon Zoé Darsy : « Les moines de Méobecq, au début du XI ème siècle, décident d’agrémenter le récit de leur fondation en faisant du roi Dagobert Ier le généreux protecteur de Saint-Cyran. L’abbaye légitime son ancienneté et ses velléités de puissance et d’indépendance par l’affirmation de son origine royale et la préciosité des reliques de Saint Pierre, confiées à Saint-Cyran, lors de son pèlerinage à Rome par le souverain pontife Sixte IV. Ils rédigent, en préambule à la Charte de dédicace de l’église, ce pieux mensonge. Ces informations concernant l’histoire de la fondation de l’abbaye sont inventées ou retranscrites à partir de récits oraux embellis. Méobecq est une communauté religieuse avide de s’émanciper des pressions de la montée en puissance des petits seigneurs locaux. Ce document apprend toutefois un élément majeur : la date de la dédicace de l’église, le 3 septembre 1048, en présence des évêques de Tours et de Bourges. Elle est dédiée à Saint-Pierre et les paroisses de Méobecq et de Neuillay-les-Bois qui dépendent de l’abbaye forment désormais la terre de Saint-Pierre ».

À cette époque, l’abbaye, dont l’abbé, seigneur temporel, exerce le droit de haute, moyenne et basse justice sur sa terre, est devenue puissante et riche. Au temporel, dans les paroisses de Méobecq et de Neuillay-les-Bois, elle possède des domaines, des moulins, une vingtaine d’étangs, deux mille arpents de bois et autant de boisselets de brandes. Les revenus des dîmes, impôt ecclésiastique, payés en nature (grains, gibier, vin, etc...) sont si considérables qu'ils nécessitent pour les entreposer un vaste bâtiment appelé la grange des dîmes. Les revenus payés en livres, la monnaie d’alors, viennent grossir le trésor gardé par l’abbé ou son prieur. L’abbaye étend sa domination sur un grand nombre d’églises. Une bulle du pape Alexandre III, du 11 janvier 1174, dénombre 16 églises et 7 chapelles dans le diocèse de Bourges, 9 églises et 2 chapelles dans celui de Tours. Les monastères étant souvent en proie au brigandage et aux spoliations de toutes sortes, à Méobecq, pour se mettre à l'abri des coups de main, on entoure le monastère de hauts murs. À la fin du Moyen-Âge, à l’extérieur du monastère, on construit un groupe de bâtiments formant rempart et flanqué de tours; il abrite les offices claustraux. Un second mur d'enceinte le prolonge et entoure des parcelles cultivées, des maisons du bourg, la basse-cour et la grange des dîmes. Le cours de l’Yoson alimente les douves creusées en avant des deux enceintes. Le XVIe siècle marque un tournant dans l'histoire de l'abbaye dont les biens vont être dilapidés. Depuis le concordat de 1516 entre le Pape Léon X et François Ier, le roi de France désigne les évêques et les abbés au Pape qui sanctionne ce choix. Les abbés de Méobecq ainsi désignés, appelés abbés commendataires, n’ont nul besoin d’être prêtres, ils perçoivent les bénéfices sans s’occuper de la vie spirituelle des moines et souvent résident au loin. Si l'instauration de la commende amorce le déclin de l'abbaye, les évènements qui surviennent en 1568-69 vont lui être fatals; en pleine guerre de religion, les troupes de Condé, de passage dans la région, l'incendient et la dévastent. Elle ne se relèvera jamais de ses ruines. Des seigneurs huguenots l’occupent au début du XVIIe siècle et en accaparent les revenus; ensuite, vont se succéder les abbés commendataires. En 1650, des ouragans provoquent l’écroulement du clocher qui, dans sa chute, endommage une partie de la voûte de l’église. De 1651 à 1659, des réparations sommaires sont entreprises, un mur de façade, avec la date de 1658 inscrite au fronton de la porte, ferme la nef tronquée d’une moitié de sa longueur. À cette époque, il n’y a plus de vie communautaire pour les cinq moines qui vivent dans des maisons du bourg. L’abbaye n’existe plus en tant que telle, il ne s’agit plus que d'une châtellenie ecclésiastique, c'est-à-dire une propriété à revenus; ceux-ci vers 1660 ne sont pas, ostensiblement du moins, attribués à un personnage désigné. Mais cela va bientôt changer.

 

 

Les abbés québécois de l'abbaye de Méobecq


En 1663, Mgr François de Laval, évêque de Pétrée et vicaire apostolique de la Nouvelle-France, en attendant que soient réunies les conditions exigées par le Pape pour ériger Québec en évêché, est gratifié par le roi Louis XIV des abbayes d'Estrée au diocèse d'Evreux, de Bénévent, au diocèse de Limoges et de « l'abbaye de Maubec de l'ordre de saint Benoist, au diocèze de Bourges aprésent vaccante, (...) pour servir de revenu et de fondation audit évesché de Québec (Archives de l'évêché de Québec, I, n°11) ».

 

 

Lors de son second séjour en France, de 1671 à 1675, Mgr François de Laval demande à l'archevêque de Bourges d'enquêter sur son bénéfice. À Méobecq, le 12 janvier 1673, il signe avec les moines un traité par lequel les cinq religieux, titulaires de différentes charges, font remise de leur office, moyennant une rente viagère. Le 22 septembre 1673, René Dorsanne, lieutenant général au baillage d'Issoudun, préside un procès-verbal de visite et d'information des bâtiments de l'abbaye; le rapport officiel conclut à la nécessité de démolir les bâtiments en ruine à l'exception d'un corps de logis que l'on peut soit achever de ruiner, soit louer. Le 26 mars 1674, le roi donne lettres patentes portant démolition des bâtiments inutilisables à l'exception de ceux nécessaires pour servir d'église de paroisse. En 1675, le vicariat apostolique de la Nouvelle-France est érigé en évêché. Le 1er octobre de la même année, Mgr de Laval est nommé évêque du nouveau diocèse de Québec. Son séjour en France se termine après avoir obtenu du roi la ratification de l'accord passé avec les moines et les bénéfices de sept anciens prieurés dépendants de Méobecq. Les années suivantes, contestations et procédures se multiplient, et, devant les difficultés auxquelles il se heurte pour percevoir les revenus de l'abbaye, il nomme un procureur, l'abbé Jean Dudouyt, qu'il envoie à Paris pour rétablir l'ordre. En 1688, en résignant son siège, François de Laval perd sa qualité d'abbé commendataire. Le titre passe alors à son successeur Jean-Baptiste de la Croix de Saint-Vallier, consacré évêque de Québec le 25 janvier 1688. Une bulle du pape Clément XI, datée de Sainte-Marie-Majeure, le 4 août 1706, décrète l'union de Saint-Pierre de Méobecq à l'évêché de Québec au Canada. François de Laval meurt à Québec le 6 mars 1708 en réputation de sainteté à l'âge de 86 ans. En 1735, une sentence de l'official de Bourges porte extinction et suppression de l'abbaye et la réunion de ses revenus au chapitre de Québec. L'abbaye a cessé d'exister, mais on persiste à attribuer le titre d'abbé commendataire en témoignage du passé et pour indiquer l'origine des revenus. Après Mgr de Saint-Vallier et jusqu'à environ 1780, ce sont les procureurs envoyés par le chapitre de Québec qui sont abbés de Méobecq : Picard en 1718, puis Pierre Hazeur de l'Orme en 1743 et enfin Joseph Marie de la Corne de Chapte en 1757. Sous le régime anglais, le chapitre de Québec disparaît et il faut attendre la Restauration pour que le séminaire de Québec envoie en France l'abbé Jean Holmes poursuivre les démarches pour tenter d'obtenir un règlement avantageux sur les biens de France, mais en vain car, en 1845, un règlement met un terme définitif au lien qui unissait l'église de Québec à l'abbaye de Méobecq.

 

 

Méobecq aujourdhui


Ce petit bourg de 360 habitants, dans le parc naturel régional de la Brenne, le pays des mille étangs, est situé à environ trente kilomètres au sud-ouest de Châteauroux. Son existence doit remonter au début de la montée en puissance de l'abbaye vers la fin du haut Moyen-Âge. Le rôle de la taille de Méobecq en 1418 indique 48 serfs payant la redevance (Archives départementales de l’Indre, H 309 ). Au XVIIIe siècle et surtout à partir de la période révolutionnaire, le bourg empiète sans cesse sur l'emprise de l'ancienne abbaye royale dont il reste aujourd’hui : une église abbatiale, d'apparence banale au premier abord, mais en fait très remarquable, puisque, selon Éliane Vergnolle, « elle est sans doute l'un des édifices-clefs pour l'histoire de l'art du XIème siècle en Berry et l'ensemble des peintures murales constituent certainement le plus ancien témoignage qui nous soit parvenu en Berry sur les débuts de la peinture romane »; un morceau du mur d'enceinte et un groupe de bâtiments du XIVe et du XVe siècle, constitué du prieuré et de cinq logis abritant les offices claustraux (la pitancerie à l'entrée de la rue du Portail, la prévôté, la chambrerie, l'infirmerie et la cellerie). C'est cet ensemble que la Communauté de Communes Val de l'Indre-Brenne a acheté en 2003 pour le restaurer et le remettre en valeur. Il s'agit tout d'abord de restituer les bâtiments dans leur physionomie de l'époque. L'utilisation reste, quant à elle, en projet : des logements pourraient être créés dans une partie du bâtiment qui accueillerait aussi la mairie. L'ensemble serait complété par un Centre du Patrimoine Culturel, axé sur la découverte de la Brenne au Moyen-Âge, dans ses aspects historiques, artistiques et archéologiques. Ce Centre, outre une exposition permanente, comprendrait une salle de spectacles et de conférences, ainsi qu'un dispositif pour accueillir des classes. Une salle pourrait être consacrée aux relations qui durèrent près d'un siècle et demi entre l'abbaye de Méobecq et l'évêché de Québec.


Sources bibliographiques

 

Histoire de Méobecq


Christian Auclair, « Des abbés québécois pour l'abbaye de Méobecq », dans Bulletin du Groupe d' Histoire et d'Archéologie de Buzançais, n°10, 1978, p. 97-106.

Gilles Boizeau, « Quand le Berry construisait le Québec », dans La Bouinotte, le magazine du Berry ,n° 90, 2003, p. 8-15.
Gilles Bureau, « Méobecq sous l'épiscopat de François de Laval (1658-1688) »,dans Revue Québec-France,été 2006, p.20-21.

Zoé Darsy, « Méobecq. Souvenirs d'une abbaye bénédictine en Bas-Berry », Notice de l'Association de Sauvegarde du Patrimoine de Méobecq, Méobecq, 2002.

Carole Demay, L'abbaye de Méobecq et ses abbés québécois, Mémoire de maîtrise,Université de Limoges. Archives de l'Indre, n° 8, 1993.

Constantin Gaudon, Histoire des abbayes royales de Méobecq et de St-Cyran, Châteauroux, A. Majesté, 1888.

Eugène Hubert, « Le Bas-Berry, Histoire et Archéologie du Dép. de l’Indre, Canton de Buzançais », Paris, A. Picard & fils, 1908, p. 489-518.

Abbé E. Lamy, « Notes sur la Brenne, sur la paroisse et l’église de Méobecq », Archives de l’archevêché de Bourges, Manuscrit sans cote, vers 1865, p. 109-114.

Abbé E. Lamy, « L'abbaye et la paroisse de Méobecq depuis l’origine jusqu’à nos jours », dans Bull. Soc. Académique du Centre, 1896, p. 42-114.

Henri Stein, « La dédicace de l’église de Méobecq en 1048 » dans Mém. Soc. des Antiquaires de France, 1904, p. 417-428.

L’église Saint-Pierre de Méobecq – art roman – peintures murales - sculptures


Yves Christe, « Le cavalier de Méobecq » dans Bull. Archéologique, 12-13, 1976-1977, fasc. A, p. 7-17.

Jean Favière, Berry roman, Saint-Léger-Vauban, Zodiaque, 1970, p. 271-273.

Michel Maupoix, Peintures murales de l’Indre : de la couleur au symbole révélé, Châteauroux, 2004.

Éliane Vergnolle, « Méobecq et Saint-Benoît-sur-Loire : problèmes de sculpture », dans Cah. d’Arch.et d’Hist. du Berry, n°62, 1980, p.71-73.

Éliane Vergnolle, « L’ancienne église abbatiale de Méobecq » dans Cong. Arch. Bas-Berry, 1984.

Éliane Vergnolle, « Peinture et architecture : l’ancienne église abbatiale de Méobecq », Cahiers de l' inventaire n°15, Malherbes, 1988, p.13-19.

François de Laval – Québec

Émile Bégin, François de Laval, Québec, 1959.

Carole Demay, « L’abbaye de Méobecq et ses abbés québécois (du milieu du XVIIe s. au milieu du XVIIIe s.) » dans Bull. du service éducatif des Archives départementales de l’Indre, no 2, Châteauroux, 1993, p. 5-9.

Auguste Gosselin, Mgr de Laval, 2 vols., Québec, 1890.

Auguste Gosselin, Le vénérable François de Montmorency-Laval, premier évêque de Québec, Québec, Charrier & Dugal, 1923.

Jean Grelier. De Québec à Méobecq. François de Laval 1623-1708, dactylographié, Saint-Gaultier, 1980.

champlain vague