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Auberge Place d'Armes

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Colloque grand public
De Gaulle et la présence du Québec dans le monde
Samedi 23 septembre 2017, 8 h 30 à 16 h 15
Pavillon Alphonse-Desjardins, Université Laval, Québec

Par Gilles Durand

Mots de bienvenue des présidents-partenaires : Denis Racine, Jean Dorval, Guy-Paul Côté

De g. à d. Guy-Paul Côté, Jean Dorval, Denis Racine
De g. à d. Guy-Paul Côté, Jean Dorval, Denis Racine
Photo Gilles Durand - CFQLMC

Le samedi 23 septembre 2017, un colloque grand public ayant pour thème De Gaulle et la présence du Québec dans le monde a lieu au pavillon Alphonse-Desjardins de l'Université Laval. Plus de 75 personnes assistent à l'événement. Six conférenciers se succèdent pour traiter du voyage de De Gaulle au Québec en juillet 1967, de même que de ses antécédents et de ses suites. Le coprésident québécois de la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs (CFQLMC), également président de l'Association Québec-France – Jacques-Cartier – Portneuf, Denis Racine, donne le coup d'envoi. Il souligne que la présente activité est due au travail concerté de quatre partenaires : la Commission franco-québécoise, la Société historique de Québec présidée par Jean Dorval, l'Association Québec-France – Jacques-Cartier – Portneuf, l'Association Québec-France – Rive-droite-de-Québec présidée par Guy-Paul Côté. Le coprésident Denis Racine rappelle que la CFQLMC fait partie du milieu culturel et est apolitique : elle doit être vu comme une réunion d'acteurs « techniciens ». Elle se veut à la fois inspiratrice, animatrice et initiatrice du rappel et de la commémoration de personnages et d'événements découlant des relations de plus de quatre siècles que le Québec entretient avec la France. Elle réalise sa mission avec des partenaires du milieu tel qu'en témoigne le colloque d'aujourd'hui. Jean Dorval et Guy-Paul Côté prennent ensuite la relève pour souligner l'importance de rappeler notre aventure commune avec la France. André Dorval, coprésident sortant de la CFQLMC, préside le colloque. Celui-ci est aussi l'occasion de présenter le documentaire, La visite du général De Gaulle en 1967, réalisé par Jean-Claude Labrecque.


Conférence d'ouverture « L'héritage du général De Gaulle », par Éric Bédard, historien, auteur de l'Histoire du Québec pour les nuls et de Survivance, professeur à la TÉLUQ

Éric Bédard
Éric Bédard
Photo Gilles Durand - CFQLMC

Le conférencier présente le général comme un homme d'exception, un homme au-dessus de la mêlée, alliant aussi bien la vie de l'esprit que le monde de l'action, comme une incarnation du volontarisme héroïque alimenté par l'idée de la grandeur de la France. Pour lui, de dire le conférencier, « la France ne peut être elle-même qu'au premier rang ». Le général est un homme de grand prestige dont nous trouvons en partie l'explication dans son courage lors de la Seconde Guerre mondiale : « la défaite de la France en 1940 est celle d'une armée, ajoute-t-il, pas celle d'un pays »; « rien n'est perdu, selon lui, pour peu qu'une personne accepte de continuer à se battre ». De Gaulle a une foi inébranlable dans le destin de son pays qui se fonde sur son histoire. Il demeure un partisan de l'indépendance des nations, autant les Français que les autres peuples. Le conférencier rapporte à ce sujet dans L'Action nationale (juin-septembre 2017, p. 125-126) :

De Gaulle, on le sait, adhérait à une conception unitaire de la nation et croyait en un État fort et centralisé. À ses yeux, les « fédérations » étaient une « manie » des Anglais. … [I]l envisageait pour le Québec, le même destin que pour les nations qui s'étaient affranchies du joug colonial. Tout au plus, il envisageait ce qu'il appelait une nouvelle « conjonction organique », mais guère plus. À ses yeux, le Canada n'était pas une « Confédération », mais bel et bien une « fédération », dans laquelle une nation dominait l'autre. Le 1er septembre 1967, de Gaulle explique à Peyrefitte : « Dans cette fausse confédération, les provinces ne sont pas souveraines. Le propre d'une confédération, c'est d'être composée d'États souverains, qui peuvent faire sécession. Le vocabulaire du XIXe siècle était encore flou. Ce qui est aujourd'hui souhaitable, c'est que le Québec forme une confédération, au sens moderne du mot, avec les provinces anglophones qui, si elles le souhaitent, pourraient former entre elles ce qu'elles sont déjà, c'est-à-dire une fédération ».

Par ses écrits et par son action, de conclure le conférencier, le général nous enseigne à compter d'abord et avant tout sur nous-mêmes pour régler nos problèmes. « Nous avons beaucoup à apprendre de cet homme d'exception ».


Conférence « De Gaulle avant De Gaulle 1940-1967 », par Robert Trudel, premier conseiller politique, délégation générale du Québec à Paris (2004-2008)

De g. à d. André Dorval, Robert Trudel, Denis Racine, Jacques Fortin, Roger Barrette

De g. à d. André Dorval, Robert Trudel, Denis Racine, Jacques Fortin, Roger Barrette
Photo Gilles Durand - CFQLMC

D'entrée de jeu, le conférencier nous met au parfum de sa conférence en citant les paroles d'André Malraux rapportées par Alain Peyrefitte, ministre de l'Éducation nationale dans le cabinet De Gaulle :

Après le Conseil du 27 septembre 1967 [gouvernement français], Malraux me [Alain Peyrefitte] retient quelques instants : Ce qu'il y a d'extraordinaire avec le Général, c'est sa cohérence dans l'espace et dans le temps. Il y a toujours un de Gaulle avant de Gaulle. Si vous creusez un peu, vous trouverez toujours une phrase, un geste de lui qui annoncent une phrase, un geste, très postérieurs et qu'on avait crus pour le moment improvisés. Saviez-vous que le Général, à la radio de Londres, s'est adressé aux Canadiens français six semaines après le 18 juin [1940]? Retrouvez ce texte [ Allocution du 1er août 1940. Il y est dit notamment : « L'âme de la France cherche et appelle votre secours, parce qu'elle trouve dans votre exemple de quoi ranimer son espérance en l'avenir. »]. En somme, le Canada français était un modèle et un espoir pour la France quand elle était au fond de l'abîme. La France est un modèle et un espoir pour les Canadiens français quand elle se redresse. Il y a vingt-sept ans de ça! De Gaulle est un bloc de marbre. (Alain Peyrefitte, De Gaulle et le Québec, p. 110-111).

À l'appui de cet citation, Robert Trudel présente plusieurs exemples démontrant cette continuité dans la pensée et l'action de De Gaulle, dont celui du voyage effectué en avril 1960 à Ottawa et à Québec.

Quelques jours après, d'écrire De Gaulle dans ses Mémoires d'espoir, c'est par le Canada que commence mon voyage en Amérique. Nous sommes à Ottawa le 19 avril [1960]. […] Lors de mes précédents passages, en 1944 et en 1945, l'appareil de la guerre couvrant tout, je n'avais pu qu'entrevoir les réalités profondes qui font de la Fédération canadienne un État perpétuellement mal à son aise, ambigu et artificiel. Cette fois, je vais le discerner nettement, quoique ce ne doive être encore que sous une lumière tamisée.
[…] Dans les cérémonies organisées en mon honneur [dans la capitale fédérale]… il y a toujours, présent et pesant, le fait que le Canada est séparé en deux Communautés ethniques radicalement différentes. Sans doute s'accommode-t-on plus ou moins bien les uns des autres… Mais il est clair qu'il y a là compromis entre des résignations, non point du tout unité nationale.
[…] Pour conclure, je déclare au Premier ministre… que la France serait disposée à se rapprocher beaucoup de son pays. Mais, pour qu'elle le fasse de grand cœur et, d'ailleurs, pour que l'ensemble canadien ait le ressort et le poids voulus, il faudrait qu'il veuille et sache résoudre le problème posé par ses deux peuples, dont l'un est un peuple français qui doit, comme tout autre, pouvoir disposer de lui-même.
[…] Montréal fait la même impression que Québec, accentuée toutefois par le caractère massif et populeux de l'agglomération, par l'angoisse diffuse que répand l'emprise grandissante des Anglo-Saxons possesseurs et directeurs des usines, des banques, des magasins, des bureaux, par la subordination économique, sociale, linguistique, qui en résulte pour les Français, par l'action de l'administration fédérale qui anglicise d'office les immigrants (Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir, vol. 1, p. 250-254).

Le conférencier insiste sur l'importance que revêtent pour De Gaulle les échanges entre le Canada français et la France. C'est une dimension du voyage de De Gaulle au Québec d'autant plus importante à noter que très peu de journalistes ont repris l'idée de la nécessité de développer des liens avec l'ancienne mère-patrie et qu'à l'époque il n'avait pas à sa disposition des preneurs de notes de ses entretiens avec les principaux dirigeants du Québec.


Conférence « Réflexions et anecdotes concernant le voyage de De Gaulle en 1967 », par Jean-Robert Zonda, diplomate à la retraite

Jean-Robert Zonda
Jean-Robert Zonda

Le général de Gaulle voulait éviter de passer à Ottawa avant d'arriver à Québec. Peyrefitte en donne la raison :

Saint-Légier [conseiller diplomatique] me raconte en riant que Leduc, notre nouvel ambassadeur à Ottawa, a transmis sur le ton de l'approbation, l'invitation du gouvernement d'Ottawa à célébrer le « centenaire du Canada ». Ottawa s'est en effet servi de ce centenaire pour obtenir que l'Exposition universelle se tienne à Montréal. Leduc a suggéré au Général d'adresser des vœux au gouvernement canadien pour l'année de ce centenaire.
Le Général a rugi : « Le centenaire du Canada, c'est comme si on voulait fêter en 1989 le bicentenaire de la France. Le Canada a été fondé il y a plus de quatre cent vingt ans, quand Jacques Cartier en a pris possession au nom de François Ier. Après notre défaite en 1759, il y a eu un siècle d'asservissement et, depuis 1867, une subordination institutionnelle. Nous n'allons pas commémorer cette malheureuse date de notre histoire! » Il a apposé sur le télégramme l'apostille : «  Il n'est pas question que j'adresse un message au Canada pour célébrer son “ centenaire ”. Suit cette notule : «  Nous n'avons à féliciter ni les Canadiens, ni nous-mêmes, de la création d'un État fondé sur notre défaite d'autrefois et sur l'intégration d'une partie du peuple français dans un ensemble britannique. Au demeurant, cet ensemble est devenu bien précaire (De Gaulle et le Québec, p. 53-54) ».

Le 29 mars 1967, il avait ajouté à l'intention de Messmer, ministre des Armées, et de Peyrefitte :

J'ai reçu trois invitations : l'une du maire de Montréal, Drapeau; l'autre du gouverneur général Vanier; la troisième du premier ministre québécois, Johnson. Je n'aurais sûrement pas accepté les deux premières. Mais il est probable que j'accepterai la troisième. Dans ce cas-là, je n'irai pas au Québec pour faire du tourisme. Si j'y vais, ce sera pour faire l'histoire [On ne doit pas écrire pour faire de l'histoire. À la page 109 du volume mentionné ci-après, De Gaulle dit que « ce sont les hommes qui font l'histoire (De Gaulle et le Québec, p. 54).

Le voyage de juillet 1967 vers Québec fut préparé soigneusement : traversée sur « le croiseur baptisé Colbert – du nom de celui qui a organisé l'administration de la Nouvelle-France »; arrêt aux îles Saint-Pierre-et-Miquelon de façon à ce que le général puisse rencontrer son neveu; accostage à l'Anse-au-Foulon, « où a débarqué l'ennemi de Montcalm, Wolfe, dont il [De Gaulle] gommera le souvenir (De Gaulle et le Québec, p. 58) »; déclaration d'autonomie du Québec à l'Assemblée nationale.

Rien n'est improvisé le long du chemin du roi. Les discours vont aller en crescendo; chaque mot a été pesé. Peyrefitte rapporte une conversation avec l'amiral Philippon à la suite du « Vive le Québec libre » sur le balcon de l'hôtel de ville de Montréal le 24 juillet 1967 :

Je [Peyrefitte] rejoins ensuite l'amiral Philippon [chef d'état-major particulier du général de Gaulle], en tenue blanche à boutons d'or : « Vous croyez que c'était une improvisation? » Il sourit et me raconte : « Oh, je ne crois vraiment pas! Sur le pont du Colbert, pendant la traversée de l'Atlantique, il était venu se dégourdir les jambes, il m'a dit qu'il était en train d'écrire les discours qu'il allait prononcer : “Que diriez-vous si je leur criais Vive le Québec libre?” Je lui ai répondu : “Oh, vous n'allez pas faire ça mon général! – Eh bien, je crois que si! Ça dépendra de l'atmosphère.” (De Gaulle et le Québec, p. 65) »

 

Conférence « Réactions au voyage de De Gaulle et retombées pour le Québec, la France et la Francophonie », par Roger Barrette, historien et ex-président national de l'Association Québec-France

Les réactions au voyage de De Gaulle de juillet 1967 diffèrent selon les milieux d'où elles proviennent. Pour la majorité des Canadiens anglais et pour le gouvernement d'Ottawa, il s'agit d'une ingérence condamnable qui remet en cause la fédération canadienne liée d'abord et avant tout par le bilinguisme. Pour les Québécois, il n'en va pas de même. Laissons la plume à Alain Peyrefitte :

D'après les premiers sondages, la réaction de la population québécoise paraît avoir obéi à trois dominantes : Vive approbation des encouragements donnés par le Général à l'émancipation du Québec et à l'affirmation de sa personnalité; satisfaction à l'annonce que les rapports franco-québécois allaient devenir plus étroits; mais réticence marquée devant l'appellation de « Français du Canada » dont avait usé le Général : « Nous ne sommes pas Français, nous sommes des Nord-Américains parlant français. »
Le gouvernement québécois avait suspendu sa réaction. Il attendait le verdict de l'opinion. Il se prononce avec une vigueur accrue pour son retard : « Courageux et lucide, le général de Gaulle est allé au fond des choses… Le Québec n'a jamais été une province comme les autres. Ce fait élémentaire que d'aucuns au Canada trouvent difficile à accepter, le monde entier maintenant le connaît. On ne pourra plus logiquement s'opposer à ce que se nouent des liens plus étroits entre le Québec, la France et d'autres pays francophones. »
Notre ambassadeur [de France] a télégraphié d'Ottawa que le gouvernement canadien « ne lui fait pas grise mine », mais il précise qu'il n'en existe pas moins une profonde blessure; il ne sait pas combien de temps elle mettra à se cicatriser. De Gaulle a inscrit dans la marge : « La question n'est pas que la blessure de M. Lester Pearson soit cicatrisée; la question est que le peuple français du Canada ait la pleine disposition de lui-même. »
[…]
Ces réactions contrastent avec le déferlement d'incompréhension, d'hostilité et de ricanement qui emporte la presse française (De Gaulle et le Québec, p.73-74).

De Gaulle retourne en France par avion sans passer par Ottawa.

Le général veut des retombées concrètes et immédiates à son voyage des 23-24 juillet 1967. Nous sommes à Paris. C'est le 29 juillet 1967. Encore une fois, laissons la plume à Alain Peyrefitte :

Il relève la tête. C'est le chef militaire qui parle comme s'il commandait toujours une division blindée : « Il faudrait que, dans les quinze jours ou trois semaines, vous vous rendiez au Québec. Nous avons fait une percée. Maintenant, il faut occuper le terrain [Entretenir le mouvement pour qu'il devienne irréversible]. Je vous en charge. Les Québécois ont besoin de professeurs, d'instituteurs, de puéricultrices. Il faut qu'ils se remettent dans le circuit du français universel. Ils le souhaitent, mais ils n'en ont pas les moyens par eux-mêmes. Les ententes que nous avons signées avec eux ces dernières années vont dans le bon sens, mais c'est encore très insuffisant. Il faut leur prêter massivement nos enseignants, accueillir massivement leurs étudiants. Enfin, réfléchissez à tout ça. C'est votre affaire. Il faut tout couvrir, l'éducation, la culture, la technique, la recherche scientifique, la jeunesse, la télévision. Et quand ce programme sera prêt, vous irez le présenter à Johnson (De Gaulle et le Québec, p.67-68).

De Gaulle tient fermement à donner une impulsion à la coopération franco-québécoise. Ministres, hauts fonctionnaires français et québécois se mettent à la tâche pour élaborer un programme. Des rencontres de travail, il en découle un document important pour la coopération, les Accords Peyrefitte-Johnson en éducation et culture de 1967. Le premier ministre Johnson, retenu au lit pour raisons de santé, y donne son plein accord comme l'exprime bien le ministre de l'Éducation nationale qui avait participé à leur élaboration, Alain Peyrefitte :

À cette exception près [bourses pour que des étudiants québécois viennent dans les écoles de commerce et de gestion françaises], la délégation québécoise [qui a participé à la rédaction des accords] et, par téléphone, Daniel Johnson lui-même [retenu au lit], acceptent avec empressement les actions prévues et s'engagent à y consacrer des moyens financiers identiques à ceux de la France. « D'égal à égal » : le premier ministre y tient absolument. Les crédits doivent être décuplés en trois ans. Nous prévoyons même la création d'un satellite franco-québécois de communications [En note : Il verra le jour en 1980, sous le nom de TVFQ (Télévision franco-québécoise) avant de devenir TV5 en 1988]. Sous le couvert de cet accord cadre, les visites au Québec de ministres et de hauts fonctionnaires français devraient s'accélérer.
Il me reste à accomplir la mission politique [rencontrer Jonhson en personne retenu au lit] (De Gaulle et le Québec, p. 97-98).
[…]
Quand j'explique à Johnson comment se déroulent les conversations franco-allemandes, qui pourraient servir de modèles à des entretiens réguliers franco-québécois, son visage trahit l'émotion, puis la crainte, enfin l'affolement. […] Puis il reprend : « Alors, ça veut dire qu'avant six mois, j'irais à Paris avec mes principaux ministres et que six mois plus tard, le président viendrait ici avec les siens?
[…]
Johnson reprend après un nouveau silence : « Tout ça va trop vite! Trop vite! Nous sommes un peuple de paysans. Nous ne changeons nos habitudes que lentement. Ce que vous me proposez, c'est une guerre éclair. »
[…]
« Le général est allé au-delà même de ce que nous souhaitions. Nous sommes favorables à un Québec fort dans un Canada uni. Un Canada dans lequel le Québec se sentira bien dans sa peau et où le besoin d'indépendance s'éteindra de lui-même. Nous voulons plus d'autonomie non pour aller vers la séparation, mais pour éviter la séparation (De Gaulle et le Québec, p. 99, 101). »

Il n'en demeure pas moins que la visite du général a d'importantes retombées pour le Québec. Retenons quatre exemples parmi plusieurs dont le conférencier nous entretient en faisant appel aux moyens audiovisuels :

  • Création en 1968 de l'Office franco-québécois pour la jeunesse, à propos duquel le premier secrétaire général pour le Québec, Jean-Paul L'Allier, écrit : « Les voyages sont conçus pour favoriser les connaissances, par des jeunes de 18 à 30 ans, de l'autre pays, à travers la lunette des mêmes métiers, des mêmes engagements. Ce pont, pour être solide, doit être infiniment plus qu'une agence de voyage. Visant non seulement le nombre de participants, mais aussi la qualité de la préparation, du contenu et du suivi de l'échange, nous avons donné la priorité dans la sélection, aux jeunes travailleurs, aux jeunes leaders dans leur communauté (André Dorval et al., Les textes marquants des relations franco-québécoises (1961-2011), p. 112). »
  • Accompagnement par la France avec plein appui de Johnson (celui-ci dit à Jean-Guy Cardinal, ministre de l'Éducation du Québec, à son départ pour Libreville « Allez-y fort! »), dans l'entrée du Québec sur la scène internationale. Lors de la Conférence des ministres de l'Éducation tenue à Libreville (Gabon) en février 1968, le ministre français de l'Éducation, Alain Peyrefitte, s'adresse en ces termes aux membres présents :
La francophonie doit se fonder non seulement sur les acquis communs et une tradition commune, mais aussi sur l'égalité de tous ses membres. Elle signifie que la défense de la langue et de la culture françaises n'appartient pas à la seule France : c'est un trésor dont la propriété appartient en part égale à tous ceux qui en font usage. La francophonie ne pourra jamais être un cadre rigide et contraignant.
La francophonie, c'est un état d'esprit.
[…]
Voilà pourquoi nous avons tant de plaisir à accueillir le représentant du Québec dans notre grande famille francophone. Voilà pourquoi cette Conférence [sur l'éducation] de Libreville n'est pas tout à fait pareille à celles qui l'ont précédée.
Mais venons au fond du problème.
[…]
Faire en sorte que l'éducation constitue de plus en plus un facteur essentiel du développement économique et social, tel est votre souci, notre souci commun.
[…]
En apparence, mes problèmes d'éducation et les vôtres ne sont pas tout à fait les mêmes.
Et pourtant, notre objectif est fondamentalement identique : …promouvoir en même temps les valeurs intellectuelles sans lesquelles il ne peut y avoir de progrès véritable, ni de compréhension entre les peuples. Car ainsi que le disait le général de Gaulle…, « l'Unité humaine ne procède que de l'esprit » (André Dorval et al., Les textes marquants des relations franco-québécoises (1961-2011), p. 176-177).

C'est aux conférences de Niamey I (1969) et de Niamey II (1970), dans le cadre de la création de l'Agence de coopération culturelle et technique, que le statut du Québec comme « gouvernement participant » sera précisé (Voir ci-dessous la conférence de Gilles Duguay).

  • La « loi 101 », dite la Charte de la langue française, adoptée en 1977. Alain Peyrefitte nous en entretient :
Pourtant il reste de la déflagration gaullienne un rayonnement qui ne faiblit pas. Dans l'histoire des Français du Canada, il y a l'avant-1967 et l'après-1967. C'est vrai quant à l'image du Québec au dehors : grâce à de Gaulle, il a obtenu un statut de quasi-État pour ce qui concerne ses relations avec la France et avec tous les pays de la communauté francophone. C'est vrai dans sa conscience de lui-même : le Québec a trouvé la force d'imposer par une loi interne le français comme unique langue officielle. De cette fameuse « loi 101 », garantie essentielle de la pérennité québécoise, son promoteur, le ministre Camille Laurin, m'a dit : « C'est à de Gaulle que nous la devons. S'il n'avait pas fait son esclandre, jamais Ottawa et les Canadiens anglais ne s'y seraient résignés. » (De Gaulle et le Québec, p. 122)
  • Un projet pour souder la francophonie internationale : TVFQ 99 né en 1979 et devenu TV5 en 1988. Un des artisans du projet du côté québécois, Adélard Guillemette, devenu sous-ministre du ministère de la Culture et des Communications, 1999-2001, raconte sa naissance :
Mi-août 1979, … je fais route vers Paris comme chargé de mission pour un projet de coopération franco-québécois bien particulier : TVFQ 99. Qu'est-ce que cet acronyme pouvait bien signifier? Tout simplement, la télévision française au Québec diffusée sur le câble au canal 99, suffisamment loin sur la roulette pour ne pas se faire déloger. Projet avant-gardiste pour l'époque, résultant d'un accord politique entre les gouvernements français et québécois et qui consistait à alimenter un canal québécois d'émissions provenant de trois chaînes françaises, TF1, Antenne 2 et FR 3.
[…] Au moment de passer le relais à TV5 en 1988, TVFQ rejoignait 12 330 000 abonnés. Vraiment de quoi pavoiser!
Avec TV5, la coopération bilatérale s'élargirait à d'autres rives pour atteindre la Belgique, la Suisse et le Canada et poursuivrait un bien grand rêve, celui de s'inscrire parmi les grands ensembles de télécommunication à travers le monde. À ce titre, TV5 offrirait aux Canadiens et aux Québécois une vitrine de la production francophone mondiale tout en permettant aux productions d'ici de trouver une présence sur les écrans de la planète. Deux pôles se partageraient ce mandat : Paris et Montréal avec TV5 Québec-Canada (André Dorval et al., Les textes marquants des relations franco-québécoises (1961-2011), p. 177-178).

 

Conférence « L'impact des accords Peyrefitte-Johnson de 1967 », par Denis Vaugeois, haut fonctionnaire d'abord, puis ministre de 1978 à 1981, éditeur, historien et auteur

Denis Vaugeois
Denis Vaugeois
Photo Gilles Durand - CFQLMC

Pour la présentation des Accords Peyrefitte-Johnson de 1967, le conférencier ne pouvait être mieux choisi, celui-ci ayant participé à leur élaboration comme haut fonctionnaire en compagnie de collègues français et québécois, sous la supervision du ministre de l'Éducation de France, Alain Peyrefitte, et de trois ministres du cabinet Johnson, Jean-Jacques Bertrand, Marcel Masse et Jean-Noël Tremblay. Retenu au lit en raison de problèmes de santé, celui-ci suivit l'opération, mais à distance.

Encore une fois, laissons la plume à Alain Peyrefitte :

Dimanche 10 septembre 1967 – À Dorval, aéroport de Montréal, je mets pour la première fois le pied sur la terre canadienne.
[…]
Mais Marcel Masse arrive et nous voici filant vers Montréal. Il me dit en baissant la voix que Johnson vient d'être victime d'une « petite attaque cardiaque » et qu'il garde la chambre à l'hôtel Bonaventure, à côté de l'Hôtel-Dieu, où son frère cardiologue le soigne. C'est un secret d'État. Johnson qui reste étendu en pyjama toute la journée, s'habillera pour le dîner auquel il me convie tout à l'heure. Il ne pourra pas participer les jours prochains à nos entretiens. Il se contentera de signer le procès-verbal de nos accords, il nous fait toute confiance. Inquiet pour ma mission secrète, j'obtiens l'assurance que je pourrai le voir en tête à tête au cours de mon séjour.
Le dîner a lieu dans un vieux restaurant de Montréal, vestige précieusement conservé de la Nouvelle-France. Marcel Masse et Claude Morin, les deux ministres avec lesquels je vais surtout travailler, sont présents, mais muets. Les premiers mots de Johnson sont pour me parler de la visite du Général, comme s'il en était encore ébloui : « Elle a été un immense succès… »
[…]
AP. – Avez-vous interprété ces quatre mots [“Vive le Québec libre!”] comme premier acte de votre Révolution tranquille et de l'émancipation qu'elle vous a déjà permise? Ou bien comme une manière de vous inciter à prendre dorénavant votre destin en main? Si le Québec est devenu libre, ce n'est qu'une constatation. S'il lui reste à le devenir désormais, c'est une exhortation.
Johnson. –C'est les deux à la fois. (De Gaulle et le Québec, p. 91-92)

Avant de présenter l'entente Peyrefitte-Johnson aux participants au colloque, le conférencier, Denis Vaugeois, insiste particulièrement sur un point : les négociateurs québécois désiraient que les propositions à inclure dans les accords soient conçues comme des échanges plutôt que comme une aide à apporter au Québec. À ce chapitre, il est intéressant de rapporter un commentaire d'Alain Peyrefitte dans son ouvrage De Gaulle et le Québec :

[Nous sommes le lundi 11 septembre 1967 à l'ouverture des travaux] Johnson, en mai dernier, avait bien averti le général qu'il ne viendrait « pas dans un pays sous-développé qui attendrait de lui des cadeaux, mais pour quelque chose de beaucoup plus important : permettre au Québec d'atteindre ses objectifs au sein du Canada. Je [Alain Peyrefitte] ne voulais donc pas déballer nos propositions comme on déballe des présents en arrivant, mais laisser mes interlocuteurs exprimer eux-mêmes leurs attentes (p. 95).

Une fois cette remarque faite, le conférencier revient aux accords. Un texte de présentation, préparé par lui-même en 2011, en résume bien les idées :

En juillet 1967, le général de Gaulle est en visite au Québec à l'occasion de l'Exposition universelle, « Terre des Hommes ». Il ne se contenta pas de paroles. Dès septembre, il délègue le ministre de l'Éducation nationale, Alain Peyrefitte. Celui-ci rencontre Johnson qui est en semi-repos et se met au travail avec les ministres Jean-Jacques Bertrand, Jean-Noël Tremblay et Marcel Masse. Il en ressort un très important procès-verbal, dit Peyrefitte-Johnson, qui prévoit des échanges dans à peu près tous les domaines de compétences québécoises. De Gaulle affecte les budgets appropriés (André Dorval et al., Les textes marquants des relations franco-québécoises (1961-2011), p. 76).

Ces domaines se rattachent à la coopération culturelle, scientifique et technique : études et recherches concertées, échanges de professeurs, admission et bourses d'étudiants, équivalence des diplômes, diffusion du livre et des manuels scolaires, échanges de fonctionnaires et de jeunes, communications, qualité du français, en résumé toutes des activités de la compétence du Québec. Le conférencier termine sa présentation par ces mots :

Une ouverture au monde, déjà amorcée par l'action de milliers de Québécois à travers le monde, s'intensifie sous l'influence de l'Expo '67 et des retombées de la coopération franco-québécoise. Dès 1968, celle-ci pose les fondements d'institutions qui regroupent les pays francophones, principalement la future Agence de coopération culturelle et technique [créée en mars 1970 et remplacée par l'Organisation internationale de la Francophonie en 1997]. Celle-ci réussit son coup de maître, à Québec l'été 1974, avec la SuperFrancofête à laquelle participent une bonne dizaine de pays francophones. Le Québec n'est plus le même, il a pris sa place dans le monde, mais non son rang (André Dorval et al., Les textes marquants des relations franco-québécoises (1961-2011), p. 76).

Une fois les accords préparés en l'absence de Johnson, Alain Peyrefitte s'exprime ainsi :

[Mercredi] 13 septembre 1967. – Les entretiens franco-québécois [préparation des accords] aboutissent à un succès complet. […]
… [L]a délégation québécoise et, par téléphone, Daniel Johnson lui-même, acceptent avec empressement les actions prévues et s'engagent à y consacrer des moyens financiers identiques à ceux de la France. « D'égal à égal » : le premier ministre y tient absolument. Les crédits doivent être décuplés en trois ans. Nous prévoyons même la création d'un satellite franco-québécois de communications [TVFQ en 1980 devenu TV5 en 1988]. Sous le couvert de cet accord cadre, les visites au Québec de ministres et de hauts fonctionnaires français devraient s'accélérer.
Il me reste à accomplir la mission politique [aller rencontrer Johnson dans sa chambre d'hôtel pour la signature des accords] (De Gaulle et le Québec, p. 97-98).

Johnson donne à Peyrefitte son plein consentement aux propositions présentées, à l'exception des rencontres semestrielles alternées des ministres et hauts fonctionnaires français et québécois. Là-dessus, Johnson dira que les choses vont trop vite et que, s'il veut plus de pouvoir pour le Québec, ce n'est pas « pour aller vers la séparation, mais pour éviter la séparation (Alain Peyrefitte, De Gaulle et le Québec, p. 101) ». Néanmoins, le communiqué conjoint de Johnson et Peyrefitte, préparé à l'intention du grand public à la suite de la signature des accords le 14 septembre 1967, se termine sur une note optimiste : « Les deux gouvernements se félicitent de constater que Québécois et Français, grâce aux décisions qui viennent d'être arrêtées, vont pouvoir multiplier de part et d'autre de l'Atlantique et d'égal à égal, les échanges de l'esprit dans tous les domaines de la culture de langue française (Peyrefitte, De Gaulle et le Québec, p. 177). »

Une fois de retour à Paris, le 21 septembre 1967, Peyrefitte s'entretient avec de Gaulle de son voyage au Québec et de sa rencontre à Montréal avec Johnson. Le général ne cache pas sa déception :

GdG. – Et vos entretiens avec Johnson, comment ça s'est passé?
Je résume l'accord complet sur mes 25 propositions, ainsi que sur l'invitation à adresser pour la conférence de Libreville au ministre de l'Éducation du Québec. Le Général a l'air vivement satisfait.
AP : En revanche, l'idée d'adopter le système de rencontres semestrielles au sommet, à la manière franco-allemande, fait peur à Johnson. Il a refusé qu'on l'inscrive en noir sur blanc et a seulement accepté une vague allusion à des rencontres au plus haut niveau.
[…]
GdG. – Il y a des circonstances où l'Histoire devient fluide. J'ai contribué à créer ces circonstances. Dans la foulée du réveil québécois et du choc psychologique de mon voyage, il fallait aller vite. Johnson perd un temps précieux. Il n'a pas compris que ce sont les hommes qui font l'Histoire. Il était en position de faire l'Histoire. Il y renonce. Il fallait donner un coup d'accélérateur. Il donne au contraire un coup de frein. C'est un politicien de province.
[…]
GdG (lentement). – La réponse qu'il vous a faite prouve qu'il ne sait pas forcer le destin et qu'il n'est pas un homme d'État. Il suppute les réactions que vont avoir X ou Y. Il n'a pas compris que X et Y se laisseraient bousculer, s'il allait franchement de l'avant en s'appuyant sur le sentiment populaire. C'est un petit bonhomme (Peyrefitte, De Gaulle et le Québec, p. 107, 109).

 

Conférence « Les suites du 24 juillet vues d'Ottawa », par Gilles Duguay, ancien ambassadeur canadien

Gilles Duguay
Gilles Duguay
Photo Gilles Durand - CFQLMC

Le général de Gaulle était animé par la conviction profonde que chaque peuple devait disposer de lui-même. À plus forte raison les Canadiens français, ceux qu'il appelait les Français canadiens, qui partageaient avec les Français d'outre-Atlantique une même histoire. À l'heure actuelle, les Français canadiens n'avaient pas la pleine maîtrise de leur destinée au Canada, un pays fondé en vertu de l'acte confédératif de 1867 qui était en fait une fédération dirigée par un gouvernement central à majorité anglophone par le nombre, sinon par l'esprit. Voici comment De Gaulle s'exprime sur le bilinguisme à propos de sa visite, le 19 avril 1960, au premier ministre canadien, John Diefenbaker :

John Diefenbaker m'entretient de ses soucis et de ses projets. Dans la dualité des deux peuples qui cohabitent sous son gouvernement, il affecte surtout de voir une question de langue que le bilinguisme devrait résoudre peu à peu.
[…]
Pour conclure, je déclare au Premier ministre dont les intentions sont sûrement très estimables, que la France serait disposée à se rapprocher beaucoup de son pays. Mais, pour qu'elle le fasse de grand cœur et d'ailleurs pour que l'ensemble canadien ait le ressort et le poids voulus, il faudrait qu'il veuille et sache résoudre le problème posé par ses deux peuples, dont l'un est un peuple français qui doit, comme tout autre, pouvoir disposer de lui-même.
Tel est bien l'évidence qui paraît [aussi] à Québec à travers fiction et précautions (Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir, vol. 1, p. 252-254).

Le général était un homme sans compromis lorsque les idées, qui lui étaient chères, étaient en cause. Le conférencier, Gilles Duguay, raconte ainsi dans son ouvrage Le triangle Québec-Ottawa-Paris. Récit d'un ancien ambassadeur canadien :

De retour au Canada, il [Marcel Cadieux, ambassadeur canadien] avait confié au général Vanier qu'il était de plus en plus convaincu que de Gaulle était plus intéressé à promouvoir l'indépendance du Québec qu'à provoquer le renouvellement de la constitution canadienne (p. 264).
De son côté, Vanier avait été très déçu que son vieil ami de 1940 [Charles de Gaulle] refuse de le recevoir en tant que représentant du chef d'État du Canada, alors qu'il avait accueilli Jean Lesage à plusieurs reprises avec tous les honneurs. La santé du gouverneur général décline et il meurt quelques mois plus tard, le 6 mars 1967 (p. 264).
[…]
Peyrefitte ajoute : « Encore sous le choc de la mort récente de son mari, elle [Pauline Vanier épouse du gouverneur général] n'a pas caché combien celui-ci avait été déçu que l'Élysée refusât de le recevoir comme un chef d'État. Georges, nous dit-elle, aurait été encore plus blessé, s'il avait vécu quelques semaines de plus, en constatant que le général avait réservé ces honneurs à Johnson, le mois dernier, alors qu'il n'est que premier ministre d'une province (p. 269-270). »

La Révolution tranquille des années 1960 avait donné aux Québécois le désir d'être « maître chez eux ». Une idée que le ministre de l'Éducation d'alors, Paul Gérin-Lajoie, avait traduite, dans sa doctrine, par l'extension à l'externe des compétences internes du Québec. La politique du gouvernement libéral de Jean Lesage ne fut pas abandonnée à la suite de l'élection de l'Union nationale, dirigée par Johnson, en juin 1966. Elle fut même poursuivie avec plus de vigueur.
Lors de la conférence constitutionnelle des premiers ministres canadiens, tenue du 27 au 30 novembre 1967 sous la présidence de Lester B. Pearson, Johnson exprima lui aussi son désir d'une plus grande maîtrise des destinées du Québec :

Malgré sa longue expérience, Johnson était sur le qui-vive. Utilisant les dossiers préparés par Claude Morin, il présenta avec conviction les demandes de son gouvernement comme une dernière chance pour le Canada de reconnaître le rôle particulier du Québec au sein de la Confédération canadienne, en développant la thèse des deux peuples fondateurs, donc des deux nations. Bref, les droits collectifs du Québec, comme foyer de la culture francophone en Amérique et au Canada, devaient être reconnus, augmentés et devenir équivalents et égaux à ceux du « reste du Canada ».
Pearson donna ensuite la parole au constitutionnaliste Pierre Trudeau, son ministre de la Justice [depuis avril 1967]. Trudeau prit carrément et d'emblée le contre-pied de tous les arguments du premier ministre québécois : les droits individuels de tous les Canadiens devaient être protégés par la constitution; l'égalité entre francophones et anglophones serait consacrée et protégée par une loi sur le bilinguisme; toutes les provinces canadiennes devraient être traitées également, sans statut particulier pour aucune; le Canada devait rester uni sur la scène mondiale et il fallait surtout éviter une fragmentation de la souveraineté internationale du Canada (p. 301).
[…]
Johnson, ce jour-là, avait échoué. Son parti était divisé entre les purs et durs, tels Marcel Masse et Jean-Guy Cardinal, qui souhaitaient un affrontement ouvert avec Ottawa, et les autres qui adhéraient à un fédéralisme renouvelé qui maintiendrait le Québec au sein du Canada (p. 302).

La controverse se poursuivit. Lors des conférences internationales en matière d'éducation entre pays francophones, Ottawa voulait être le seul à recevoir l'invitation. Le successeur de Johnson, Jean-Jacques Bertrand, avait accepté, pour la conférence de Kinshasa au Zaïre, une participation à l'intérieur de la délégation canadienne, incluant des membres du Nouveau-Brunswick et de l'Ontario. Le Québec en assurait toutefois la présidence (entente valable pour cette seule conférence). Le conférencier rapporte dans son ouvrage une conversation entre le successeur de De Gaulle, Pompidou, et Foccart, spécialiste de l'Afrique et confident de Charles de Gaulle, précédant la Conférence de Niamey II, tenue du 16 au 20 mars 1970 :

Foccart – Si vous êtes d'accord, il faut que Diori [président du Niger] s'en tienne exactement à ce qu'il avait fait la première fois [c'est-à-dire inviter le Québec].
Pompidou – C'est indispensable et il faut qu'il le fasse dans les délais. Mais, vous savez, je ne me fais pas beaucoup d'illusions. Nous avons affaire avec le Québec, à un partenaire très mollasson.
Foccart – Le général disait que c'était un caramel mou et, de plus, divisé intérieurement. Ottawa fait un effort considérable sur le Niger : il a promis trois millions de dollars et va provoquer encore autre chose. Nous devons faire très attention au statut de l'Agence [de coopération culturelle et technique]. Actuellement, son champ est beaucoup trop large (p. 344-345).

Finalement, à la Conférence de Niamey II, tenue du 16 au 20 mars 1970, l'entrée du Québec dans la Francophonie internationale fut acceptée :

… La France avait raffiné sa proposition : le plein respect de la souveraineté canadienne était assuré, puisque le texte non plus du traité, mais de son annexe comportant la Charte de l'Agence, préciserait que l'État central définirait les modalités en vertu desquelles un État fédéré deviendrait un gouvernement participant aux activités et programmes de l'Agence. En un mot, c'est le Canada et non pas un traité international, ni Paris ou l'Afrique, qui permettrait au Québec de participer à la francophonie internationale. Il fallait accepter cette solution novatrice, car le gouvernement canadien pourrait se retrouver exclus de la francophonie naissante si le traité était accepté et signé sans lui. … Au nom du Canada, Gérard Pelletier déclara que le gouvernement canadien acceptait la proposition française. La conférence pouvait ainsi terminer ses travaux par un succès pour tous (p. 348).

La visite de De Gaulle eut pour résultat de donner une place au Québec aux côtés des États souverains membre de la Francophonie institutionnelle. Elle eut également pour résultats de faire prendre conscience aux membres de la fédération canadienne et au gouvernement central de la spécificité du Québec. Ottawa fera adopter la Loi sur les langues officielles. Il en viendra à réaliser plus pleinement l'importance d'une participation plus grande du Québec dans la Francophonie institutionnelle. À l'intention de cette dernière, il montrera un plus grand intérêt pour l'Afrique francophone en mettant sur pied des programmes d'aide. Ce qui amena le conférencier à affirmer en conclusion que le voyage du général en 1967 fit du Canada un État bilingue et du Québec un pays francophone, ainsi qu'il l'écrit dans le dernier chapitre de son ouvrage Le triangle Québec-Ottawa-Paris. Récit d'un ancien ambassadeur canadien :

[À la suite de l'indépendance de l'Algérie en 1962], [l]'empire français était rayé de la carte (p. 610).
[…]
[On avait] commencé à proposer que la francophonie internationale soit fondée, afin de faciliter le dialogue des cultures, et une nouvelle forme de coopération internationale sur le modèle du Commonwealth, précisément. Le mot « francophonie » devint alors le symbole d'un grand projet politique international, ce qu'il demeure jusqu'à ce jour.
Le président de Gaulle était bien évidemment favorable à ce mouvement de convergence, mais ne voulait pas que la France en prenne seule l'initiative, afin d'éviter l'accusation qu'elle essayait de reconstituer un empire intellectuel ou culturel, conçu pour remplacer son empire politique (p. 611).
[…]
Au départ [en mars 1970], le mot même de francophonie [jugé trop restrictif] déplaisait à beaucoup de délégués réunis à Niamey I et II. On créa par conséquent une Agence de coopération culturelle et technique entre pays utilisant le français, considéré comme l'outil principal, le lien culturel fondamental entre eux, mais en évitant de préciser que l'AGECOOP avait pour but principal de promouvoir la langue française (p. 611).
[…]
De 1961, quand le Québec s'installe à Paris, à 1971, lorsque la première assemblée régulière des pays francophones s'ouvre à Ottawa, au Sénat, sous la présidence de Pierre Trudeau, le Canada est devenu, en une décennie, un pays officiellement bilingue; il fait partie de toutes les organisations francophones internationales et les finance; il est présent, diplomatiquement, dans tous les pays francophones. Bien plus, le gouvernement fédéral a résisté aux efforts de la France de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou pour l'écarter du monde francophone ou pour limiter son influence auprès de ces pays. Il a accommodé le Québec en acceptant le principe de gouvernement participant et convenu des modalités qui encadreront le rapport du Québec avec l'Agence des pays francophones.
Bref le Canada a connu lui aussi sa « révolution tranquille », une mutation culturelle, politique et constitutionnelle véritable, afin de se présenter dorénavant comme un des deux piliers de la francophonie internationale, quelques années seulement après avoir été mis de côté, en 1968, lors de la Conférence de Libreville. Pierre Trudeau a résolument résisté à Charles de Gaulle et le Canada a redéfini un pan important de sa diplomatie internationale. Sans la volonté du Québec, appuyé par la France, de s'affirmer au niveau international, il est permis de penser que cette évolution du Canada ne se serait pas produite dans ce sens et à ce rythme. Le Canada est devenu bilingue à cause du Québec (p. 616-617).

 

Jean-Bernard Marchand
Jean-Bernard Marchand
Photo Gilles Durand - CFQLMC

Intervention de clôture du colloque – Jean-Bernard Marchand, membre de l'exécutif du Forum des jeunes de la fonction publique québécoise

Détenteur d'une maîtrise de l'École nationale d'administration publique, diplômé en droit de l'Université de Montréal et en gestion publique de l'Université du Québec, Jean-Bernard Marchand est membre de l'exécutif du Forum des jeunes de la fonction publique québécoise. Le Forum se veut un « lieu de réseautage et de réflexion privilégié des jeunes fonctionnaires et un intervenant incontournable au regard des grands enjeux de la fonction publique [québécoise] ». Jean-Bernard Marchand fait ressortir quelques points forts du colloque : la capacité du général de faire l'histoire, comme ce dernier le disait, c'est-à-dire de joindre la pensée à l'action, une pensée élevée source d'inspiration pour une action audacieuse qui ne recule devant rien pour montrer le pas; la cohérence de la pensée, tout au long d'une vie, qui ne dévie jamais des idéaux premiers qui l'ont animé; l'étendue des retombées de sa visite; les limites de la planification qui ne peut tout prévoir, telle l'onde de choc qui a accompagné sa visite; l'importance de la coopération avec la France et d'échanges plus larges à l'intérieur de la francophonie pour se réaliser pleinement.

champlain vague