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Colloque 1918-1919 : Défis et enjeux de l'après-guerre au Québec

Colloque commémorant le centenaire de la naissance de l’historien Maurice Séguin
7 décembre 2018

Par Gilles Durand
Denis Monière
Denis Monière
Photo : Gilles Durand et Josiane Lavallée

La Société du patrimoine politique du Québec, présidée par Denis Monière, en remplacement de Jean-François Simard, élu député de Montmorency le 1er octobre 2018, organisa un colloque sur la pensée de l’historien Maurice Séguin le 7 décembre 2018. En partenariat avec la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et la Fondation du prêt d’honneur, devenue la Fondation Maurice-Séguin, l’activité fut tenue au siège social de la Société Saint-Jean-Baptiste. Douze conférenciers prirent la parole, soit en conférence d’ouverture, soit dans le cadre de trois tables rondes, soit en séance de clôture. Une participation nombreuse contribua au succès de la rencontre.

Conférence d’ouverture Jean Lamarre, professeur Collège militaire de Kingston : Qu’est-ce qu’un nation normale?

Jean Lamarre
Jean Lamarre
Photo : Gilles Durand et Josiane Lavallée

« Ce que Maurice Séguin a surtout mis en évidence, c’est qu’une nation “normale” constitue un tout systémique qui est l’expression d’un vouloir-vivre collectif à caractère ethnique, lorsque cette ethnie possède pleinement la maîtrise de ses cadres politiques, économiques et culturels. Aussi lorsqu’en 1760, la nation canadienne a perdu la maîtrise de ses cadres politiques et économiques, elle est devenue une nation “anormale”. Surtout, étant donné l’interdépendance des facteurs, même la culture en a été affectée. Sa littérature, son “genre de vie”, ses représentations de soi, ses idéologies politiques et son historiographie en portent les marques évidentes. Et c’est à partir de cette représentation de la “normalité” d’une nation que s’est constitué, par delà les différences, l’accord général de nos trois historiens [Maurice Séguin, Guy Frégault, Michel Brunet] autour du constat des conséquences de la Conquête (Jean Lamarre (1993), Le devenir de la nation québécoise selon Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet 1944-1969, p. 296). »

Table ronde I Maurice Séguin et la rupture avec le nationalisme culturel de Lionel Groulx

De g. à d. Yvan Lamonde, Robert Comeau, Louise Letocha, animatrice, Bruno Deshaies, François Robichaud, conférencier pour Bruno Deshaies, et Félix Bouvier
De g. à d. Yvan Lamonde, Robert Comeau, Louise Letocha, animatrice, Bruno Deshaies, François Robichaud, conférencier pour Bruno Deshaies, et Félix Bouvier
Photo : Gilles Durand et Josiane Lavallée

Yvan Lamonde, professeur Université McGill : L’abbé Lionel Groulx : quel nationalisme, quelle souveraineté?

Trois mots caractérisent le cheminement de Groulx, religion, patrie, jeunesse : religion, car celui-ci était un homme d’église, respectueux de son engagement et de la hiérarchie; patrie, car il a consacré une très grande partie de sa vie à l’avancement des Canadiens français et à faire la promotion de pouvoirs plus larges pour ceux-ci dans le cadre du système confédératif de 1867, par ses conférences, ses écrits et son enseignement; jeunesse, car il s’adressait surtout aux jeunes qu’il croyait la principale force capable de faire avancer la cause du fait français au Canada et en Amérique du Nord.

Groux n’était pas indépendantiste, mais il en faisait la promotion comme un idéal à atteindre à long terme. Charles-Philippe Courtois écrit à propos de la grande enquête sur Notre avenir politique des années 1920 : « L’Action française se défend bien de prôner la désobéissance ou la révolution. Que nenni! C’est d’abord un idéal et une espérance qu’il faut rallumer dans le cœur des Canadiens français. Groulx précise en introduction [de cette enquête] : “Nous croyons inattaquable l’attitude que nous adoptons. Nous ne voulons rien détruire, non plus que blesser aucun devoir.” Il ne s’agit pas de proposer l’indépendance comme programme politique, en tout cas pas dans l’immédiat, mais plutôt de s’y préparer de deux manières. Primo, se préparer à l’éventualité de bouleversements géopolitiques majeurs, comme le monde en connaît depuis la fin de la guerre, d’autant que la fin de l’Empire britannique est annoncée. Secundo, développer une stratégie de développement dans tous les domaines, de façon qu’à long terme, la réalisation de l’indépendance devienne envisageable (Charles-Philippe Courtois (2017), Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l’histoire du Québec, p. 212). »

Courtois revient sur cette option de Groulx à propos de l’ouvrage qu’il a publié en 1964 sous le titre Chemins de l’avenir : « Dans Chemins de l’avenir, Groulx examine trois options : une réforme modeste de la Confédération, les États associés ou l’indépendance… L’indépendance est plus séduisante : “Qui n’y voit […] l’acheminement normal, logique, de toute l’histoire du Canada français?” Si on veut la présenter comme un risque, il faudrait reconnaître que rester dans la Confédération en pose un autre. Groulx estime que la séparation peut se faire pacifiquement. Anticipant d’une trentaine d’années la stratégie qu’appliquera Jacques Parizeau, Groulx indique que pour l’assurer, il faudrait miser sur “la reconnaissance officielle et prompte de la France”. Cependant, il faut anticiper l’hostilité du Canada… C’est pourquoi la formule des États associés apparaît séduisante : elle permet une marche progressive vers la souveraineté, “solution au moins temporaire”, et en même temps “plus qu’une étape vers l’indépendance”, puisqu’elle accorde la souveraineté(Courtois (2017), p. 553-554). »

Bruno Deshaies, historien : Qu’est-ce que la grande histoire? Position de l’historien Maurice Séguin.

Nous pouvons emprunter la réponse à cette question à Jean Lamarre dans Le devenir de la nation québécoise (p. 304-305) : pour Marc Bloch, la grande histoire, c’est celle qui fait « comprendre le présent par le passé » et « comprendre le passé par le présent ». Frégault ajoute que l’érudition doit rejoindre « au cœur d’une même vérité » la grande histoire [de la nation]. Lamarre revient sur le sujet en 2018 : pour Séguin, « c’est par le biais du national que s’exprime et s’appréhende l’essentiel des manifestations de la vie collective. D’où l’importance que Séguin accorde au politique (Lamarre (2018), Maurice Séguin historien du Québec d’hier et d’aujourd’hui, p. 122). »

Robert Comeau, professeur Université du Québec à Montréal : La critique du nationalisme de Lionel Groulx par Maurice Séguin

Soulignons d’abord que Séguin a toujours fait preuve de réserve dans ses critiques de l’œuvre de Groulx. Il se sentait redevable à celui-ci de l’obtention, à l’automne 1950, d’un poste permanent de professeur à l’Institut d’histoire de l’Université de Montréal.

Toutefois, il n’en demeure pas moins que leur conception de l’histoire était très différente l’une de l’autre. Groulx mettait en cause les hommes plutôt que les institutions : « “Dignité”, “devoir” : l’histoire à faire, pour Groulx, est d’abord affaire d’espérance et de volonté. Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet s’opposeront à cette représentation des choses en faisant remarquer que Lionel Groulx fonde habituellement ses explications sur les personnes plutôt que sur les institutions ou sur les structures : “En fait Groulx – comme tous les définisseurs de situation du Canada français – part de l’hypothèse que ses compatriotes ont toujours eu la liberté d’organiser leur vie collective” (Lamarre (2018), p. 48-49). » Séguin, lui, avait une représentation systémique de la vie collective. La colonie de la Nouvelle-France était destinée à un avenir normal, n’eut été la Conquête par les Britanniques en 1760. La conquête a amené un changement de métropole et l’arrivée de nouveaux sujets dans la vallée du Saint-Laurent. Les Canadiens français n’ont pu sortir de l’agriculture qu’en prolétaire au service des nouveaux maîtres. Le paragraphe qui suit, de la main de Lamarre, résume bien la pensée de Séguin : « En somme, l’explication historique de Maurice Séguin englobe parfaitement et se limite tout à la fois au cadre conceptuel qu’il a développé dans ses Normes. Échec d’une colonisation, remplacement de “l’agir (par soit) collectif”, changement de métropole qui procède à une colonisation plus dynamique, conflit de nation à nation pour la prépondérance, ethnie coincée par les circonstances historiques et condamnée à la médiocrité séculaire, tel est le bilan de l’histoire du Canada (Lamarre (2018), p. 140). »

Félix Bouvier, professeur Université du Québec à Trois-Rivières : De Lionel Groulx à Maurice Séguin et à l’école de Montréal : une nécessaire filiation

Le conférencier conclut son exposé en soulignant que l’ouvrage de Jean Lamarre, intitulé Le devenir de la nation québécoise, est celui qui témoigne le mieux de la filiation entre Groulx, Séguin, Frégault et Brunet. Voici quelques extraits de cet ouvrage.

« [En 1962] … Lionel Groulx aura aussi ces mots difficiles envers la “jeune école [de Montréal]” : . “Quoi qu’en pense une génération de jeunes désabusés qui voudraient tout ramener à leur taille de Lilliputiens, je n’admets point que soit close l’ère des héros et des saints…” Malgré tout, Brunet, Frégault et Séguin conserveront quand même toute leur admiration pour celui qui fut “au Canada français, le maître artisan d’une émancipation globale” (p. 463) ».

« Comment expliquer que Brunet puisse reprendre l’essentiel du schéma de Séguin, tout en refusant de reconnaître, par exemple, que les Canadiens français soient condamnés irrémédiablement à la médiocrité collective; ou encore soutenir à la manière de Groulx qu’il puisse exister un Québec fort à l’intérieur de la Confédération et même en venir à croire que l’indépendance du Québec soit devenue l’aboutissement d’un processus historique “irréversible”? … Selon moi, il faut chercher la réponse dans la représentation préalable que Brunet avait des hommes et de la société que révèle l’utilisation constante qu’il fait de l’expression “classe dirigeante” : alors que Séguin a une représentation systémique de la société, celle de Brunet est avant tout organique. Pour ce dernier, il y a ceux qui dirigent et ceux qui suivent. (p.477) »

Table ronde II Le rapport entre Maurice Séguin, le mouvement indépendantiste et le Parti québécois

De g, à d. Simon-Pierre Savard-Tremblay, Louise Harel, animatrice, Daniel Turp
De g, à d. Simon-Pierre Savard-Tremblay, Louise Harel, animatrice, Daniel Turp
Photo : Gilles Durand et Josiane Lavallée

 

Robert Laplante, sociologue : Le mouvement indépendantiste, une histoire de perdant?

Robert Laplante
Robert Laplante
Photo : Gilles Durand et Josiane Lavallée

Le conférencier aborda l’avenir de l’indépendantisme, un mouvement qui trouva inspiration chez Séguin. L’occasion était bien choisie de rappeler la contribution d’un nationaliste auprès de qui Séguin trouva inspiration, Esdras Minville, écrivain, économiste, sociologue, doyen de la Faculté des sciences sociales de l'Université de Montréal et premier Canadien français à prendre la tête des HEC Montréal.

Minville, un nationaliste proche de Groulx, proposait le système coopératif pour sortir ses compatriotes de leur infériorité économique. Il expliquait celle-ci par la perte du pouvoir économique qui passa aux Britanniques aux lendemains de la Conquête de 1760. Selon Minville, “si les autorités de la Nouvelle-France attachent toute l’importance qu’il faut au défrichement, à l’agriculture, elles ne négligent pour autant ni les autres ressources, ni les autres modes d’activité. […] [Les Canadiens] s’appliquent à diversifier les moyens de subsistance autant que les ressources du territoire le permettent. Pour eux, coloniser c’est bâtir un pays, édifier une nation, et leur action est à la mesure de leurs idées.” « […] Si les Canadiens français en sont venus à une “conception diminuée” de la colonisation, la cause profonde réside dans le changement de métropole : “À partir de ce moment la politique […] sera conçue selon un autre esprit et pour une autre fin que le progrès voulu pour lui-même de la population conquise. Et de ce moment-là commence… l’obligation pour notre peuple de s’accommoder… de cadres politiques, économiques et sociaux conçus dans un esprit différent du sien et à d’autres fins que son progrès à lui. […] La population entière est donc refoulée vers la terre. Et la conquête du sol sera désormais et pour de nombreuses générations l’unique moyen de vie et d’expansion économiques. À partir de ce moment, coloniser, c’est essaimer d’une terre à l’autre… […] C’est sur cette notion diminuée – mais diminuée pour cause – de la colonisation que nous vivons encore. Peuple de faiseurs de terre, nous l’avons été un peu par vocation sans doute, mais aussi beaucoup parce que les circonstances durant longtemps ne nous ont guère permis d’être autre chose” (Lamarre (2018), p. 60-61). »

Simon-Pierre Savard-Tremblay, journaliste, professeur Université de Montréal : Comprendre les élections provinciales du 1er octobre 2018 avec Maurice Séguin

Le conférencier fait le point sur le vote indépendantiste lors des élections provinciales du 1er octobre 2018 en tenant compte de la pensée de Séguin. Les citations ci-dessous sont tirées du texte complet de la conférence prononcée, déposé sur son blogue, 8 décembre 2018.

Porter le projet d’indépendance : « Si Séguin a inspiré et formé toute une génération d’indépendantistes, d’autres tentent aujourd’hui de l’interpréter comme le concepteur d’une lecture extrêmement noire de l’histoire du Québec. C’est notamment le cas d’Éric Bédard, pour qui Séguin est davantage le père intellectuel de Denys Arcand que de Pierre Falardeau. Arcand lui-même se disait “étonné plus tard quand des esprits légers ont voulu donner à Maurice Séguin une réputation d’historien nationaliste au sens militant ou politique du terme. L’essentiel pourtant de sa pensée était que la nation canadienne-française était trop petite et trop faible pour pouvoir jamais prétendre à l’indépendance en même temps que trop protégée et trop enracinée pour espérer une assimilation rapide”.

« Bédard renchérit ainsi : “Quiconque, me semble-t-il, médite "Les Normes" de Maurice Séguin ne peut que partager l’étonnement d’Arcand. L’œuvre du chef de file de l’école de Montréal – comme celle du cinéaste – laisse bien peu de place à un quelconque espoir de relèvement. Chez Séguin comme chez Arcand, il n’y a ni idées, ni héros, ni volontés assez fortes pour renverser le cours de l’histoire. »

Obstacles à l’indépendance : « Il y a donc deux moments historiques majeurs, si on suit cette lecture : 1760 et 1840. La Conquête, et l’Acte d’Union. Séguin nous dit ainsi que même si la Confédération harmonieuse est un mythe, car on ne peut créer de pacte binational en se fondant sur la conquête effective d’un des deux peuples sur l’autre, les Canadiens français constituent la “nation annexée la mieux entretenue au monde”, ajoutant que, “dans ce domaine, la pratique de la vertu ne s’apprend pas en un jour”. Le confort et l’indifférence seraient ainsi des obstacles majeurs sur la voie de l’indépendance. Le Canadien français aurait une indéniable conscience nationale, mais peinerait à envisager la rupture vis-à-vis du système colonial qui l’entretient dans sa position de faiblesse ».

Un Québec indépendant dans un Canada fort : « “Le vrai Québécois sait qu’est-ce qu’il veut, et ce qu’il veut c’est un Québec indépendant dans un Canada fort” disait Yvon Deschamps. Comment ne pas y voir là les racines du 1er octobre dernier? Le Parti libéral a gouverné en poussant plus loin que jamais son adhésion inconditionnelle au Canada, ne se réclamant même plus d’une quelconque forme de nationalisme mais condamnant celui-ci dans son principe même. Les Québécois lui ont fait subir la pire défaite de son histoire. Le Parti québécois, qui incarnait l’idée de souveraineté depuis 50 ans, a aussi connu la pire défaite de son histoire au chapitre des suffrages. C’est finalement la Coalition Avenir Québec, le parti du “Québec indépendant dans un Canada fort”, qui a obtenu un gouvernement majoritaire fort. »

Pourquoi l’indépendance : « La raison forte de faire l’indépendance est clairement la liberté. Pendant longtemps, les souverainistes se sont empêtrés dans des querelles byzantines quant à la manière de désigner leur projet. S’agit-il d’une fin en soi ou d’un moyen? En réalité, il s’agit d’un faux dilemme : l’indépendance est à la fois une fin et un moyen. La liberté est tout autant un objectif qu’une manière de pouvoir prendre ses propres décisions. »

Souveraineté-association : « Les souverainistes ont, de fait, souvent embrassé la possibilité d’un Canada réformé. Il y eut cette souveraineté-association avec trait d’union, éliminant toute possibilité de rupture unilatérale et laissant à Ottawa toute la latitude d’accepter ou non de négocier un nouveau partenariat avec le Québec. Il y eut ensuite ce “beau risque”, puis cette “affirmation nationale”, autant de déclinaisons d’un même message : celui d’une assomption, par les souverainistes, que leur raison d’être est inatteignable, et qu’il faut par conséquent réanimer le vieux rêve d’un Canada respectueux de la distinction nationale québécoise. »

Étapisme : « Rien n’illustre mieux ce postulat séguiniste que le fait que les souverainistes aient opté pour l’étapisme comme cadre stratégique, renonçant à l’État. L’étapisme représente un virage radical dans le rapport au pouvoir des souverainistes, et dans la relation qu’ils entretiennent face à leur option. L’étapisme porte mal son nom, nous laissant entendre qu’il s’agit d’accepter qu’il y aura plusieurs étapes dans un processus d’indépendance, ce qui va de soi. C’est plutôt le contraire : il ne mise désormais que sur un seul Grand Soir messianique, dont l’issue dépendra de l’humeur populaire et donc de la qualité du marketing que les souverainistes auront déployé, et sur la croyance que ce seul résultat référendaire transformera ipso facto la province en pays à part entière. Plutôt que d’assumer l’existence d’étapes concrètes dans la définition et la construction de l’État-nation, il inscrit l’indépendance [dans] le registre de l'Idéal. Après plusieurs années d’administration de la province, il ne suffira que d’une trentaine de journées référendaires –et à force de démonstrations d’art oratoire- pour convaincre une majorité de voter en faveur du Oui. La souveraineté ne peut plus dès lors que s’enfermer dans le domaine des concepts. En l’absence de démonstration effective, la rhétorique semble ne point être parvenue à elle-seule à faire tomber le mur psychologique, aussi alléchante que soient les mirages de la Terre Promise. Le référendum polarise autour du pays imaginaire –et se solde par son rejet- plutôt que d’opter pour une série d’actes d’État édifiant le pays réel. »

Conclusion : « La critique séguiniste de l’indépendantisme se décline, grosso modo, en trois volets : premièrement, il y aurait, de la part des indépendantistes, une lecture incomplète des logiques historiques du Québec, qui ignorerait la nature foncièrement coloniale du régime; deuxièmement, la situation du Québec comme société de consommation relativement prospère rend difficile à faire accepter un processus de rupture à un peuple peinant à surmonter ses insécurités ; troisièmement, les indépendantistes versent dans une pensée magique flagrante en pensant qu’Ottawa acceptera sans mot dire de se laisser disloquer de la sorte. »

Daniel Turp, professeur Université de Montréal : Maurice Séguin, la nation et l’autodétermination du Québec

Comme entrée en matière, le conférencier invite l’auditoire à lire les travaux de Séguin sur la nation, ses pouvoirs et les normes qui les accompagnent.

Séguin s’en tient à une conception politique de la nation. Il nous la présente comme un groupe humain qui occupe un même territoire, partage une même langue et se reconnaît distinct. Pour s’affirmer, la nation doit jouir de la pleine liberté sur les plans politique, économique et culturel.

« En 1956, Séguin va introduire pour la première fois, dans une publication, son concept d’“agir par soi-même” en voulant expliciter ce que signifie le concept d’indépendance pour une collectivité… [Dans un résumé de communication, Séguin précise] : Le concept de l’indépendance d’une collectivité – Tenir compte des autres, mais agir par soi-même. Indépendance n’est pas synonyme d’agir sans les autres. L’essence même de l’indépendance c’est agir par soi-même; L’autodétermination : le bien suprême : son absence : un mal radical. L’agir par soi est le substratum de la vie d’une collectivité. Toute privation d’indépendance est synonyme d’oppression; L’indépendance à deux est une impossibilité sur un même territoire. Impossible de posséder chacun sa propre indépendance. Impossible de posséder en commun une même indépendance; Être annexé à un peuple indépendant n’est pas être indépendant. Pas même être bien annexé. (Lamarre (2018), p. 101-102) »

Le conférencier termine en invitant à une relecture des normes de Séguin, en soulignant l’importance de l’État pour s’incarner dans une nation distincte et en rappelant que la nation est un plébiscite de tous les jours.

Table ronde III Maurice Séguin et la nouvelle génération d’historiens nationalistes

De g. à d. Josiane Lavallée, Denis Monière et Mélanie Boyer
De g. à d. Josiane Lavallée, Denis Monière et Mélanie Boyer
Photo : Gilles Durand et Josiane Lavallée

Josiane Lavallée, historienne : Les historiens de la génération X face à Maurice Séguin

Mélanie Boyer, doctorante, Université du Québec en Outaouais : L’orthodoxie ou la naissance de la diversité de la pensée souverainiste

Parmi les idées qui ressortent des présentations, soulignons : le pessimisme et le défaitisme de Séguin, l’accent trop prononcé mis sur les structures au détriment de personnes engagées, combattives et inspirantes; par contre les indépendantistes continuent de considérer Séguin comme une source d’inspiration et d’y référer.

À noter également que la première conférencière, Josiane Lavallée, a profité de l’occasion pour rappeler l’intérêt de trois auteurs, Éric Bédard, Charles-Philippe Courtois et Julien Goyette. Elle a particulièrement insisté sur le premier qui fut tout à la fois acteur des huit années qui ont précédé le référendum de 1995 et auteur d’un ouvrage sur le sujet, intitulé Années de ferveur 1987-1995 : récit d’une jeunesse militante (Boréal, 2015). Le récit constitue un témoignage sur l’engagement personnel de Bédard et de ceux avec qui il a collaboré au cours de ces années. Voici comment il explique l’échec du référendum de 1995.

« J’ajoute qu’on ne voit pas le monde de la même façon selon qu’on a dix-huit ou vingt-sept ans. Un cégépien qui vit chez papa-maman sera mieux disposé à accueillir les grandes utopies de la classe qu’un jeune couple qui vient de donner naissance à un enfant et qui se soucie de trouver une place en garderie et un bon pédiatre, ou d’acheter une première maison. Cela étant dit, chez les jeunes plus engagés et plus éveillés que j’ai croisés, je sentais une quête d’absolu, le besoin de donner un sens fort à leur existence, de s’inscrire dans une histoire et dans un combat plus large. Face à ces élans, le camp qui montre le plus de cohérence, de sincérité et de désintéressement, l’option qui fait appel à ce qu’il y a de plus noble et de plus grand en nous risque toujours de remporter la mise chez les jeunes politisés. L’erreur des fédéralistes n’était pas de défendre le Canada, mais de jouer presque uniquement sur le registre des intérêts, du portefeuille et des pertes d’emplois. Il y a beaucoup de candeur, mais aussi beaucoup de beauté dans l’engagement des jeunes. Je me réjouis, vingt ans plus tard, que le “camp du changement” ait réussi à canaliser cette énergie et à donner forme à cette beauté. (Format pdf, p. 179)

[…]

« À l’un [Churchill] comme à l’autre [de Gaulle], il a fallu des circonstances exceptionnelles pour revenir au pouvoir. Sans la déclaration de guerre à l’Allemagne nazie et sans la crise algérienne, événements imprévus, emblématiques de ce que j’entends par la “contingence” de l’histoire, ni Churchill ni de Gaulle n’auraient pu mettre en oeuvre un programme longuement mûri dans l’opposition. En politique avoir raison ne suffit pas. Et on a tort de croire que tout est affaire de message bien calibré. Dit autrement : il ne suffit pas de monter le son pour qu’un message passe mieux. Il faut surtout des circonstances, un contexte, des événements. (Format pdf, p. 182)

« Ce que j’ai enfin appris de mon expérience militante, c’est que l’indépendance à laquelle je rêvais à vingt-cinq ans, à laquelle nous sommes encore nombreux à rêver, cette indépendance un peu romantique fondée sur l’histoire et la dignité, cet acte de liberté, légitime en lui-même et pour lui-même, sans partenariat ni projet de société, ni de gauche, ni de droite, cette indépendance-là n’interpelle qu’une minorité de Québécois. (Format pdf, p. 183)

« Les “jeunes” n’ont pas nécessairement déserté le navire souverainiste, ils ont simplement l’esprit ailleurs et se concentrent sur leur avenir immédiat et les enjeux du quotidien. Il suffirait probablement d’une conjoncture nouvelle, de chefs plus inspirants et d’un discours combatif et cohérent pour que nombre d’entre eux se reconnaissent de nouveau dans le projet souverainiste, comme en 1995. (Format pdf, p. 186)

« Ce qui m’a surtout troublé … c’est le “décrochage” marqué de ma génération, celle des X. C’est parmi la cohorte des Québécois qui ont aujourd’hui entre trente-cinq et cinquante ans que les appuis à la souveraineté auraient le plus baissé. (Format pdf, p. 188) »

Séance de clôture : Christian Rioux et Martine Ouellet

De g. à d. Christian Rioux, Denis Monière et Martine Ouellet
De g. à d. Christian Rioux, Denis Monière et Martine Ouellet
Photo : Gilles Durand et Josiane Lavallée

Christian Rioux, journaliste, correspondant du journal Le Devoir à Paris : Le sens de la filiation est nourricier

D’entrée de jeu, le conférencier considère Maurice Séguin comme un maître à penser en matière d’indépendance nationale.

Le conférencier s’est déjà penché sur le cas des nations. En 2000, il faisait paraître Voyage à l’intérieur des petites nations (Boréal). À cette occasion, Sylvie Braibant attire l’attention du lecteur dans Le Monde diplomatique, juillet 2000, p. 30 : « Plutôt que d’arpenter les terrains de guerre, Christian Rioux (correspondant à Paris pour Le Devoir, quotidien de Montréal), a préféré s’arrêter en Slovénie, en Catalogne, en Ecosse ou en Slovaquie : là où les désirs de séparation n’ont pas basculé dans la violence ; là où les indépendances ont même été gagnées, comme à Ljubljana, par un curieux mélange de hasard et de nécessité ; là encore où l’on a commencé à déposer les armes, comme en Irlande ou au Pays basque.

« Au long de sa route, dont les images vivantes et précises se révèlent par la grâce d’une écriture légère, le voyageur a partout rencontré des « frères » de combat culturel partageant le culte d’une langue et le théorème énoncé par l’écrivain basque Bernardo Atxaga : “Les petits pays n’ont pas le choix : ils doivent redoubler de dynamisme.”

« La conclusion de ces rencontres montre que les concepts d’universalisme ou de nation ne sont pas menacés par ces éclatements, mais trouvent au contraire une deuxième jeunesse et pourraient prospérer dans une Union européenne qui accepterait cette nouvelle géographie, non pas comme un morcellement mais comme un enrichissement. »

Quant au conférencier, Christian Rioux, il exhorte les Québécois. peuple minoritaire, à rester fidèles à leur culture et à la faire apprécier par les francophones des autres provinces canadiennes et, de façon générale, par ceux vivant en Amérique du Nord. Cet apport rendu à la francophonie pourra leur être bénéfique en retour. Les Québécois ne doivent pas craindre de s’affirmer comme minoritaires et poursuivre la lutte pour les droits collectifs de la nation. Arrivant d’un voyage en Pologne, qui a fêté en novembre 2018 le centième anniversaire de son indépendance, le conférencier a fait paraître une série de trois reportages dans Le Devoir (10, 12 et 13 novembre 2018) dans lesquels il souligne l’attachement des Polonais à leur héritage ancestral face à une Europe de l’Ouest tournée vers les droits individuels et le multiculturalisme. L’indépendance n’est pas un statut acquis une fois pour toute, par deux fois les Polonais l’ont perdue aux mains des Allemands d’abord, puis aux mains des Russes dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale, mais ils ont su faire preuve de résilience.

Au sujet du néolibéralisme et du multiculturalisme, Christian Rioux ajoute à l’occasion de l’élection provinciale du 1er octobre 2018 : « Pourtant, vue de l’étranger, la véritable surprise de ce scrutin, c’est qu’il aura fallu plus d’une génération pour tourner la page du référendum de 1995. L’ironie du sort veut d’ailleurs que le Québec se détourne de ce débat au moment précis où le monde entier voit les identités nationales revenir à l’avant-scène.

[…]

« En Europe de l’Est, l’affrontement est frontal entre une Europe perçue comme ultralibérale, attachée aux seuls droits de l’individu, et ces vieilles nations longtemps humiliées par l’histoire qui n’entendent pas sacrifier leur mode de vie, quitte à prendre quelques libertés avec la démocratie.

« Le Québec n’échappe ni au “dégagisme” ambiant ni à ces nouveaux clivages. Si le débat national a été mis de côté, il n’a pas été remplacé par un clivage droite-gauche. Loin de là! Ceux qui croyaient l’emporter en brandissant leur progressisme vertueux auront été déçus. Ce n’est pas sur ces questions que se sont démarqués les deux partis arrivés en tête, tous deux de droite et fédéralistes. Comme ailleurs, le clivage s’est fait entre un parti ultralibéral et multiculturaliste attaché aux seuls droits individuels (ne représentant plus que les anglophones et les immigrants) et un parti légèrement nationaliste et plus conservateur surtout inquiet d’une immigration qui est, rappelons-le, l’une des plus élevées au monde. (Chronique “Vu de loin”, Le Devoir, 5 octobre 2018) »

Plus récemment, dans Le Devoir du 4 janvier 2019 (“Chronique L’Histoire et la dentelle”), Christian Rioux reprenait le même thème : « L’année qui s’achève … aura fait mentir tous les prophètes de la mondialisation heureuse et du rêve post-national. Là où les nations devaient continuer à se fondre dans un même creuset progressiste et multiculturel, elles se sont entrechoquées, réveillant un sentiment national et identitaire que certains croyaient disparu.

[…]

« Havre de paix dans un monde en chambardement, le Québec n’est pas pour autant à l’écart de ces grandes manoeuvres. À quoi a-t-on assisté le 1er octobre dernier sinon au rejet du gouvernement le moins nationaliste de notre histoire depuis Alexandre Taschereau? En lieu et place, les électeurs ont porté au pouvoir un premier ministre qui se veut, pour l’instant du moins, le représentant du nationalisme historique des Québécois.

« Un autre fait majeur nous relie étroitement au reste de la planète. Au Québec comme dans le reste du monde occidental, la gauche semble devenue incapable d’incarner la nation. C’est une des raisons principales de son déclin, pour ne pas dire de sa disparition. Les débats ésotériques sur le “genre” et l’“appropriation culturelle” ne sont que l’illustration la plus caricaturale de cette gauche en apesanteur coupée de la réalité.

[…]

« Ce retour des nations aussi bien en Europe qu’en Amérique n’est pas sans susciter des inquiétudes. Après 30 ans d’une mondialisation exacerbée, les classes dirigeantes sauront-elles négocier les compromis nécessaires pour éviter le pire ? La réponse en 2019… mais sachons que l’Histoire fait rarement dans la dentelle. »

Dans la conclusion de sa conférence, Christian Rioux ajoute qu’il adviendra peut-être, dans un avenir plus ou moins éloigné, un nouvel ordre mondial qui précisera les conditions auxquelles devront satisfaire les nations pour obtenir leur indépendance. Québec aura alors le mérite d’avoir inscrit l’idée d’indépendance à l’ordre du jour.

Martine Ouellet, ingénieure, députée de Vachon de 2010 à 2018 : Les pleins pouvoirs pour le Québec

Pour la deuxième conférence de clôture, Martine Ouellet a repris les grandes conclusions de Jean Lamarre sur la pensée de Séguin (Maurice Séguin historien du Québec d’hier et d’aujourd’hui, publié en 2018).

La Nouvelle-France était appelée à devenir une nation adulte et indépendante, mais la Conquête de 1760 et l’arrivée des Britanniques dans la vallée du Saint-Laurent mirent fin au développement normal commencé par les Français et à leur profit. Les Britanniques se sont emparés du grand commerce. Par l’Union de 1840 et, ensuite, par la Confédération de 1867, ils se sont assurés la maîtrise du pouvoir politique, laissant aux Québécois une province. Le mythe des deux peuples est à rejeter. Le Québec doit récupérer les pleins pouvoirs pour se développer normalement selon ses propres orientations.

champlain vague